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Madagascar: avec le titre engagé Repoblika, comment un collectif de rappeurs chante sa révolte.

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Une partie des artistes qui ont participé au clip «Repoblika», produit par le label indépendant Kolotsaina Mainty. De gauche à droite : les rappeurs Bolo, Big Tovolah, MBL, ALP. © Sarah Tétaud/RFI


À peine sorti qu’il fait déjà un carton : à Madagascar, le cypher de rap malgache 2023 – morceau collaboratif dans lequel plusieurs artistes sont invités à poser leur texte – a été mis en ligne le 4 décembre 2023 et cumulait le 6 décembre presque 100 000 vues sur Facebook, en moins de 48h. Un vrai succès pour ces neuf minutes intitulées « Repoblika » – « République », en français – sorties trois jours après le résultat de l’élection présidentielle et dont les paroles ont des accents de contestation. Rencontre avec trois des onze rappeurs.


Il fallait porter la voix de la majorité silencieuse affirme MBL, l’un des anciens du collectif. Alors, armés de leur flow et de leurs beats, ils ont scandé leur révolte. « Cette thématique de la République, ça nous est venu naturellement parce qu’on vit la crise au quotidien, explique-t-il. Dans nos quartiers, dans la rue, dans nos foyers. Surtout en ce moment ».
Inégalités, chômage des jeunes, corruption : les artistes du clip abordent une diversité de sujets, certains encore brûlants d’actualité. « Durant les élections, les gens n’ont même plus d’avis, c’est l’argent qui guide le pays, poursuit-il. Parce qu’il y a trop de misère, et juste pour moins d’un euro, on achète l’âme des gens, leur avis ».
ALP est le benjamin de la bande. Pour lui, rapper sur ce morceau était une évidence. « Moi je fais partie de la jeunesse, lance-t-il. J’ai un rôle à jouer. Je ne peux pas m’empêcher de m’exprimer, vous voyez ! Y a mes grands frères qui sont là et ils me donnent la confiance pour m’exprimer. Mais aujourd’hui, les risques sont considérables. Juste dire quelques phrases, tu peux être envoyé en prison ».
« Moi, je veux secouer le peuple »
Réveiller « les endormis », comme il les appelle : voilà la mission que s’est donné de son côté, l’artiste Bolo. « C’est trop facile de cracher sur les dirigeants, les corrompus, les bouffeurs d’argent du peuple, lâche-t-il. Mais le peuple, il faut qu’il se réveille. Tu dis que les dirigeants sont incapables mais toi aussi tu refuses d’être scolarisé, tu refuses de prendre part au développement, tu es là à attendre que les propagandes arrivent pour avoir les t-shirts. Moi, je veux secouer le peuple. Faut se bouger ! Faut se réveiller, le peuple ! »

“Ce cypher-là, c’est un symbole en soi parce qu’on l’a enregistré le jour de l’élection. Donc, au lieu d’aller voter, on a préféré aller en studio et écrire sur nos ressentis, sur la situation. Bien sûr, oui, on clashe, on aborde des thématiques assez délicates comme l’oppression, la liberté d’expression, comme la situation politique actuelle, mais ce ne sont pas des attaques envers les dirigeants. C’est plus l’expression du ressenti de la jeunesse, de citoyens, acteurs de la société malgache. On considère que le débat politique est trop recentré sur les politiciens, qui parlent au nom du peuple, qui pensent savoir que veut le peuple, mais nous on voudrait que ce soit vraiment le peuple qui s’exprime sur ses besoins à lui. C’est ce qu’on a voulu initier avec ce cypher-là. Et aussi le fait de le sortir juste après le résultat des élections, c’est de pouvoir initier un débat sur le malaise qu’il y a dans la société malgache actuel, qu’on essaie de cacher ou de ne pas aborder. Nous, ce que l’on dit, c’est ce que tout le monde constate, subit. Donc nous on s’est juste fait le haut-parleur de ces choses-là. Mais il est vrai que certains artistes ont refusé de participer parce qu’ils trouvaient le thème trop chaud pour le moment …”

Des paroles qui font mouche, à en croire le nombre de vues. Une bouffée d’air et une liberté de ton, dans un contexte où de nombreux Malgaches confient peser leurs mots au quotidien.


Sarah Tétaud
RFI

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