Sarkodie : « L'Afrique est là. Soit tu te joins à nous soit tu es en retard »


  • Dec. 18, 2017, 12:32 p.m.

  • (Source: Le point afrique)

    Gonflé à bloc. Michael Owusu Addo, aka Sarkodie, arrive au rendez-vous confiant et sûr de lui. Tout de noir vêtu, excepté une superbe veste oversize en jean brut avec une carte de l'Afrique brodée dans le dos, le rappeur ghanéen connu pour ne jamais enlever ses lunettes de soleil en interview n'a pas l'intention de déroger à cette règle. Ni à aucune autre. Intransigeant ? La suite de la rencontre nous le dira, car, pour l'instant, Sarkodie venu en France pour la promotion de son cinquième album sobrement intitulé « Highest » (le plus haut) n'est pas tout à fait à l'aise. Pas qu'il ne soit pas un habitué des interviews, mais plutôt parce que le jeune homme est beaucoup dans le contrôle de son image et de son histoire. En attendant, on lui rapporte un chocolat chaud, et le voilà enfin qui se réchauffe et commence à nous sourire... timidement.

    Une enfance aussi difficile que déterminante

    Originaire de Tema, ville du Ghana située dans le sud du Grand Accra, ce rappeur, avec un phrasé ultra-rapide, est un enfant des quartiers difficiles. Précision de taille : il n'a pas de date de naissance officielle et ne dit jamais son âge. Impossible de vérifier. Il a tout verrouillé, même sa notice Wikipédia est fausse à ce sujet ! Descendant de la tribu Ashanti dont il tire son nom de scène qui signifie « celui qui a le pouvoir », Michael est le quatrième d'une fratrie de cinq enfants. Tôt, ses parents l'envoient vivre chez une tante. Là-bas, la vie pour lui est difficile, il ne mange pas à sa faim, subit des brimades et des corrections en tout genre. Pour couronner le tout, il est envoyé sur les marchés pour vendre des ignames et autres produits. L'école sera son échappatoire. Et la musique sa thérapie « J'ai rencontré différents types de personnes dans la rue, et c'est là-bas que j'ai compris la vie, et c'est exactement ce que je raconte dans ma musique », se remémore-t-il face caméra.

    Ambassadeur du Ghana

    Bercé par les productions des pionniers ghanéens du hiplife Daddy Lumba et Obrafour, le jeune Michael s'inscrit dans la mouvance du rap underground en multipliant les battles, c'est-à-dire les compétitions entre rappeurs. Le point commun entre ces deux artistes qui le font vibrer ? Le twi, le dialecte le plus parlé au Ghana. Même très inspiré par le rappeur américain et homme d'affaires multimillionnaire Jay-Z, Michael, devenu Sarkodie, est un amoureux de sa langue natale et il veut prouver au monde que les langues africaines peuvent très bien se marier au hip-hop et aux autres sonorités urbaines. « Les challenges à cette époque étaient multiples. Mais, pour moi qui ai très tôt fait le choix de m'exprimer uniquement dans ma langue, c'était compliqué. Évidemment, je ne rappe pas en anglais. Donc, parfois, les gens sont attirés par les sons, mais ne comprennent pas mes textes, c'est pour cela que je m'applique à mettre l'accent sur certaines sonorités de la voix, sur certaines prononciations. Donc, il y a la barrière de la langue, mais la musique est universelle. Donc, grâce aux beats, on peut faire la différence et capter l'écoute des gens », explique-t-il avec précision. Avant de poursuivre : « Et puis, en Afrique, l'industrie de la musique n'est pas organisée, il n'y pas de moyens. Je n'ai jamais eu, par exemple, de budget, d'équipe, de promos, ou quelqu'un qui soit prêt à investir dans ma musique et m'en donne les moyens », confie-t-il.

    Mais, ces difficultés, Sarkodie les avait anticipées. Après l'école secondaire méthodiste de Tema, il s'est envolé pour l'université, plus exactement à l'IPMC au Ghana, l'une des plus importantes universités numériques, où il obtient un diplôme de graphiste designer. C'est au cours de ses études qu'il s'est forgé de solides connaissances en images, une certaine sensibilité à l'art ou encore à la mode comme il le prouve aujourd'hui avec sa marque de vêtement Sark by Yas. Parallèlement, il enflamme les radios FM locales comme Adom et Kasashare Level avec ses freestyles. Son premier manager Duncan Williams de Duncwills Entertainment est rapidement séduit. D'autres producteurs et MCS comme Castro et Edem se rapprochent rapidement et ses sons commencent par tourner en boucle. Enfin vient la consécration avec un premier album intitulé Makye. Son premier single « Baby » mettant en vedette Mugeez du duo R2Bees, un duo d'artiste ghanéen, est devenu un succès immédiat et a fait de Sarkodie une référence incontournable dans l'industrie musicale ghanéenne. Il se souvient : « J'ai conquis mon public, mes followers pas à pas, et c'est comme ça que j'ai émergé et j'aime aussi cette façon de faire progressivement », ajoute celui qui cumule 1,47 million d'abonnés Twitter, 4,8 millions sur Facebook et 1,4 million sur Instagram.


    Adonai, l'histoire d'un tube

    Sa patience sera rapidement récompensée grâce à un tube très efficace. L'histoire est juste bluffante : il a entendu l'instrumental du titre « Adonaï », une première fois, chez un ami MC qui n'avait pas tellement l'intention de s'en servir. Alors, Michael l'a récupéré et s'en est inspiré pour écrire un texte poignant sur la foi, « Adonaï » étant un des noms de Dieu en hébreu. Ce tube n'aurait jamais vu le jour sans le concours de Castro, le rappeur ghanéen (décédé depuis dans un tragique accident de voiture), qui était alors en froid avec Sarkodie, mais les deux artistes ont mis de côté leur différend pour écrire ce texte à quatre mains.

    Cinq ans plus tard, Sarkodie s'en frotte encore les mains : Adonai cumule plus de 50 millions de vues sur YouTube depuis la mise en ligne en juin 2014 du clip. Et ce titre lui aurait rapporté plus de 2 millions de cédis, soit près de 400 000 euros. En plus d'être l'une des chansons les plus jouées dans les cérémonies africaines dignes de ce nom.

    Une révolution nommée afrobeats

    Mais bientôt, le rappeur hyper-looké doit affronter une scène artistique panafricaine en pleine effervescence où il faut se démarquer face aux géants nigérians comme Davido ou Wizkid. « Je ne vois pas tellement de compétition entre les artistes ghanéens et nigérians. Mais je comprends le sens de votre question, il est vrai que les Nigérians dominent en nombre, ils sont aussi plus patriotiques, fiers, mais c'est vraiment la seule différence. Vous savez, toute l'Afrique regorge de talents. Nous sommes un continent de 54 pays, donc il ne s'agit pas tellement de savoir qui est le plus fort au Nigeria ou au Ghana. On s'observe, on se challenge parce que finalement on se préoccupe l'un de l'autre. Le Ghana regarde le Nigeria et inversement », observe-t-il calmement. « Finalement, on se bat parce qu'on est si similaires, quand on aime quelqu'un, on se dispute beaucoup. Donc, ici, c'est pareil. C'est pour ça, je pense, qu'on doit mettre l'accent sur les collaborations. »

    Collaboration ? Le mot est lâché et, même s'il s'en défend, le rappeur en propose beaucoup. Dans le dernier album, highest, il propose dix-huit titres efficaces de pur hip-hop et d'afro-beats avec des featurings d'artistes aussi diverses que les super-stars nigérianes : Korede Bello et Flavour. Dans les précédents on pouvait aussi bien trouver les Kényans Sauti Sol que l'Américain Ace Hood. Sarkodie passionne même l'Hexagone puisqu'il a réalisé un duo avec le rappeur français Gradur. Cela tombe bien, sur la scène internationale, ces artistes venus du continent remplissent les salles dans leur pays, mais aussi à l'étranger. Le rappeur ghanéen est une véritable star à Londres, où il se rend régulièrement pour des concerts géants, ainsi qu'aux États-Unis et au Canada. Les maisons de disques accourent pour signer avec certains d'entre eux, comme Davido et Tiwa Savage chez Sony. Sarkodie avertit : « Il faut se méfier, car beaucoup veulent juste exploiter ce qui se fait de mieux en ce moment en Afrique. Le seul bénéfice que je vois, ce sont les possibilités de travailler ensemble sur de grands projets, mais attention à ne pas juste s'approprier les choses et à exclure les artistes des négociations et de la partie création. Parce qu'on ne se laissera pas faire ! » lance-t-il. Avant de placer quelques vérités bien senties à l'endroit des ambitieux majors internationaux : « On a pas attendu l'arrivée des majors pour exister, on a envahi les scènes du monde entier, et, ensuite, ils sont venus, mais ce n'est pas l'inverse. Donc il faut aussi nous donner du poids et de la légitimité. »

    Pour sa part, Sarkodie trace sa route avec SarkCess Music, son propre label de musique. Artiste assumant son africanité et son originalité, Sarkodie refuse de copier le modèle encore dominant du hip-hop américain. Dans ses textes, exit les femmes-objets, ils ne parlent pas de gangsta rap, pas de meurtre, pas de trafic de drogue. « Je pense qu'on peut imiter les Américains par moments, mais ça a ces limites. Car, en fait, nous devons parler de nos réalités africaines, nous devons nous détoxiquer de certaines pratiques, notamment à propos des femmes. En Afrique, les contenus ne peuvent définitivement pas être les mêmes qu'en Amérique », conclut-il tout sourire... enfin.