Nostalgiques Vs Amnésiques


  • March 21, 2017, 5:14 p.m.

  • (Source: Libération)

    Dans le rap, les années comptent-elles double ? Alors que le genre entre à peine dans sa quatrième décennie en France, les têtes d’affiche des années 90 bénies apparaissent lointaines, momifiées : au-delà d’IAM et de NTM, qui se souvient de Fabe, KDD, Busta Flex ? De quoi donner au rap des airs de musique amnésique où, passé 40 ans et une paire d’albums, on est condamné à l’indifférence ou, au mieux, à l’adulation fanée de ceux qui ont connu le XXe siècle. A peu près l’inverse, en somme, du rock, voire de la pop tout entière, musique fétichiste carburant par essence à la nostalgie. «Si tu veux faire du rock, ou du reggae, tu dois apprendre à jouer les chansons des aînés avant de faire les tiennes. Dans le rap, tu n’as pas besoin d’explorer le passé pour te lancer», constate Akhenaton, leader d’IAM, adepte d’un rap «orthodoxe» (vintage ?) dont le huitième album, Rêvolution, vient de paraître. De là s’impose l’impression que coexistent à distance deux raps français, celui des désormais vétérans et celui des jeunes. Deux écosystèmes au public propre et distinct, dont les maigres interactions cachent mal le schisme générationnel et esthétique. Chacun étant persuadé d’incarner le vrai selon des termes et une définition de l’authenticité rap qui n’appartiennent qu’à lui.

    À LIRE AUSSINotre long format sur les vingt de l'Ecole du micro d'argent d'IAM

    Rap «patrimoine»

    Ces dernières années, à la faveur des anniversaires vingtenaires de classiques nineties, on a vu une niche se créer : le rap «patrimoine». D’abord aux Etats-Unis, où les vétérans vénérés mis hors jeu par la volatilité du game rejouent en intégralité leurs albums pionniers, de la première à la dernière piste - business model du festival itinérant Rock the Bells, lancé en 2004 autour d’une reformation du Wu-Tang Clan.

    En 2017, cette tendance s’importe en France à son tour - décalage horaire oblige. De ce côté de l’Atlantique, la doxa veut que le rap français ait atteint une forme d’apogée commerciale et critique quelque part entre 1995 et 1998. A l’automne, IAM se lancera dans une série de concerts mémoriels autour de l’Ecole du micro d’argent, leur opus majeur de 1997, dont on célèbre ces jours-ci les 20 ans (lire ci-contre), alors que vient de débuter la tournée de «l’Age d’or du rap français», qui réunit les vieilles gloires du genre, à la façon d’un Star 80 : Passi, les X-Men, Matt Houston, Stomy Bugsy, Menelik, Nuttea… Doc Gynéco, lui aussi, s’est essayé à l’exercice en 2016, pour les 20 ans de Première Consultation et son million d’albums écoulés à l’époque. Ressortie vinyle et CD chargée d’inédits, tournée en province, Olympia… Bruno Beausir avait vu les choses en grand après une décennie cramée par son engagement sarkozyste, mais il n’a pas échappé à un bad buzz fatal après des premiers concerts pathétiques. La faute à un manque de pratique de la scène, tare assez commune chez les performeurs de cette époque, qui en faisaient assez peu. D’une part à cause de la réputation alors sulfureuse du genre qui refroidissait les promoteurs et, de l’autre, car les ventes mirifiques rendaient la pratique du live moins vitale qu’aujourd’hui. «On est entré dans un truc de trentenaires, de quadras nostalgiques, c’est clair», résume Fred Musa, l’animateur grisonnant depuis plus de vingt ans de Planète Rap sur Skyrock, la radio qui, à l’occasion d’un changement de programmation opportuniste en 1996, a accompagné l’éclosion de cette scène. «Ma prochaine étape, c’est d’aller faire Planète Rap sur Nostalgie», ironise-t-il. Avant de relater une expérience vécue lors d’un concert d’Oxmo Puccino au Casino de Paris : «Déjà, on était assis. A un moment, je discute et quelqu’un se tourne et me fait "chut". C’était la première fois à un concert de rap ou apparenté qu’on me disait "ta gueule". Le choc, comme si on était à l’opéra.»

    Evolution inéluctable quand les membres des deux groupes les plus emblématiques, NTM et IAM, flirtent avec la cinquantaine. Car l’émergence de ce rap patrimonial illustre avant tout le décalage gigantesque qui existe entre ce qu’était cette musique à son paroxysme commercial, à la fin des années 90 - lorsque le mouvement hip-hop, sorti de l’anonymat des zulus et des battles de breakdance sur le parvis du Trocadéro, avait déferlé dans les bacs et dominait la bande FM - et ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Fini les textes ciselés, les flows appliqués, la rhétorique sociale, les samples jazzy, le rap s’est globalisé, les sonorités se sont faites multiples et plus abstraites. «Le rap actuel privilégie la voix comme un instrument, via le vocodeur ou l’auto-tune», explique Vincent Piolet, auteur du livre Regarde ta jeunesse dans les yeux, la naissance du hip-hop français, 1980-1990 : «Peu importe ce qui est dit, l’important, c’est le son, les échos. Peu de groupes ont gardé la technique vocale, le flow des origines, ou alors ils ne sont plus audibles. Le contenu des textes a évolué. Plutôt que la révolte, on est dans le nihilisme, genre PNL, ou une forme d’absurdité, avec Vald.»

    D’où un double discours, entre adoubements opportunistes et envolées réacs - où les vétérans citent du bout des lèvres les jeunes stars, qui, elles, peinent à se souvenir de leurs noms. Ainsi de Sat, de la Fonky Family, dont le dernier album remonte à 2006 (mais qui se reforme sur scène cette année) : «On ne va pas se raconter de conneries, ce qui marche aujourd’hui abrutit plus qu’autre chose. Mais je ne suis pas aigri. Le rap s’est constamment renouvelé. Il est sain qu’en vingt ans, il ait évolué, que ce soit niveau musique, écriture ou traitement des voix.»

    «Un peu vieux pour ça»

    Oxmo Pucino : «Tout le monde se permet de rapper et ça ne choque personne. Tout le monde peut chanter du bal musette et appeler ça du rap… Ça remplit des salles et ça cartonne à la radio. Je ne me plains pas, je constate.» Nuttea, l’une des têtes d’affiche de la tournée «l’Age d’or du rap français» : «Je retrouve par moments le style de l’époque chez quelqu’un comme Sch. Les autres, je ne suis pas fan. MHD ? Franchement, je suis un peu vieux pour ça.» Le précurseur de l’afro trap, 22 ans, est néanmoins salué par les puristes old school que sont les X-Men : «On respecte MHD parce que ce qu’il a inventé est naturel», estime Ill, moitié du duo. L’intéressé n’a pas forcément la même délicatesse dans l’une de ses dernières prods : «Je connais pas ces rappeurs, c’est eux qui me connaissent.»

    Même chose à Marseille, où la nouvelle scène revendique ne pas s’inscrire dans l’héritage d’IAM ou de la Fonky Family, dont leur public ignore pour la plupart l’existence de toute façon. «Les jeunes rappeurs actuels peuvent écouter le rap des 90’s pour s’instruire sur le style d’alors, mais le rap est tellement différent aujourd’hui que ça ne va pas plus loin, abonde Vincent Piolet. Celui qui a tout compris, c’est Booba [actif depuis 1996, ndlr]. Il a su évoluer en fonction de ses auditeurs.»

    La fracture n’est pas totale non plus. D’un projet d’album de reprises du Secteur Ä par les cadors actuels, Affaire de famille, ont déjà émergé deux singles, dont l’Homme qui ne valait pas 10 centimes de Doc Gynéco par Nekfeu. Ce dernier est issu du collectif 1995, qui s’est construit il y a quelques années sur une révérence maniériste à l’ancien temps, du nom du groupe aux sonorités utilisées, complètement à contre-courant. L’origine sociale (classe moyenne) et géographique (Paris et sa banlieue tranquille) du groupe explique en partie cette inclination, la référence aux anciens étant une manière de clamer une authenticité que leurs parcours personnels ne pouvaient leur procurer. Autre anomalie : Lino d’Ärsenik. Ce lyriciste hors pair a un pied dans chaque monde : les has-been de la tournée «l’Age d’or» mais aussi le dernier single de Médine, Grand Paris, où il joue des coudes aux côtés de la relève.

    «Derrière l’affiche»

    Akhenaton prône la lucidité : «Il faut accepter que nous, issus du b-boying, de la culture hip-hop, sommes maintenant minoritaires dans notre propre musique. Et accepter qu’une partie du rap est devenue la variété du grand public français.» Car tous ces rappeurs (au moins) quadragénaires sont néanmoins d’accord pour dire que derrière les artistes les plus bankables, une autre scène rap, plus en phase avec l’idéologie primitive (et parfois fantasmée) du genre, dont ils se revendiquent toujours, existe et mérite que l’on s’y arrête. « Il y a en quelque sorte deux milieux parallèles aujourd’hui, estime Oxmo Puccino. Tout le monde reste sur l’affiche. Moi, je suis derrière l’affiche.» En 2015, Joey Starr, désormais plus acteur que rappeur, assumait auprès de l’AFP préférer «revenir à [ses] classiques et avoir l’air d’un vieux con» que de s’infliger les morceaux de ses successeurs - ça a le mérite de la clarté. De là à croiser l’ex-NTM dans une fosse sur la prochaine tournée de ses vieux rivaux d’IAM ?