Comment le pouvoir du rap s'exerce sur notre société


  • May 7, 2017, 5:44 p.m.

  • (Source: Huffignton Post)

    Même si tout est sombre en ce monde, le rap rappelle qu'il peut être autrement, que cela nous appartient de le réenchanter, d'en ouvrir les possibles.

    La fracture sociétale initiée il y a plus de 30 ans atteint aujourd'hui une forme de paroxysme: son dépassement paraît impossible, notamment pour une génération qui a grandi à l'ère de la compétitivité et du pragmatisme politique. Comment donner du sens à l'égalité en droit, la liberté partagée et à la fraternité quand certains bénéficient de passe-droits réguliers alors que d'autres sont bafoués sans vergogne, que les méfiances augmentent entre les populations et que la différence est perçue comme un empêchement au vivre ensemble? Si la réussite financière et le statut social sont devenus les jauges de la "bonne citoyenneté", comment continuer de croire en la République, à l'émancipation citoyenne? Déjà, dans les années 90, le monde Hip-Hop se faisait lanceur d'alerte de ce "constat d'urgence" comme le nommait NTM.

     

    Ses détracteurs n'ont eu de cesse de critiquer une position "victimaire" ne proposant pas de solutions concrètes, induisant que l'artiste assure une fonction politique alors qu'il n'a pas vocation à proposer un programme, mais à s'exprimer sur sa perception du monde. Il faut n'avoir rien à perdre pour faire du rap. Pour Lacraps, "RAP, ça veut dire Rien A Perdre". Rien d'autres à perdre que des mots, qui sont aussi tout que nous avons. N'est-ce pas déjà un début de lueur d'espoir que de pouvoir s'exprimer? A l'instar de l'Hexaler, qui ne fait pas "du rap pour écraser les autres" (La Révolte des mots - prod. Bilbok), c'est bien plus pour manifester un cri, un appel, une révolte qu'on rappe. Tant Youssef Swatts expliquant que "Avec ce qu'on a vécu, c'est sûr qu'on ne se taira pas de sitôt" (Nostra Culpa - 2017), Pejmaxx (Dans les yeux - prod. Mani Deïz) rappelant que "c'est parce qu'on a poussé avec peu de choses qu'on garde le sourire, un petit rien nous ravit", Ol'Zico sur le même titre pour qui "La compassion a percé des poches, on sait où chercher les forces pour aller chercher les trophées" ou encore Deen Burbigo (Pas une autre) constatant que "quoiqu'en disent les pessimistes, il suffit d'un rien pour que la paix s'immisce" (...) "gardes en tête que les plus grands changements naissent des plus petits gestes", tous revendiquent un autre mode de vie, un autre système de valeurs.

     

    Loin des clichés, c'est bien un mode de vie, une quête du bien vivre qui est poursuivie, même s'il s'inscrit en faux d'une représentation qui conjugue bonheur avec signes extérieurs de richesses. C'est dans les valeurs du cœur, la profondeur des sentiments et leur authenticité que les victoires humaines se gagnent. Le bonheur n'est pas si loin, à condition de cesser de faire primer l'être sur l'avoir, de privilégier les savoir-être sur les faire-valoir. Peut-être ne s'estime-t-il qu'à l'aune de son contraire? Le bien vivre s'éprouve à condition de donner un sens à sa vie (une fonction et une direction) comme l'exprime Youssef: "c'que je vis aujourd'hui, hier j'en faisais des visions. Le rap que j'pensais être une passion devient une mission"? Cette mission, voire vocation pour certains, consiste à "mettre à profit ses fautes" pour ne pas "les refaire à la rediff" (Pejmaxx), à s'écarter du discours dominant pour revenir aux fondamentaux et proposer un autre discours grâce à l'écriture rapologique: "J'ai la prose en pleurs à chaque fois que j'regarde le monde. L'attente commence à s'faire longue et j'ai plus l'droit de perdre une seconde. Les gens me font croire que pour un bien, il faut que je me plie à leur avis. Ils me disent que le temps c'est d'l'argent, moi j'dis que le temps c'est d'la vie" (Youssef).

     

    Bien sûr, cet engagement politique n'est pas politicien, mais n'en demeure pas moins politique au sens noble. C'est un engagement sociétal sans être forcément relié à une action politicienne. Certains agissent sur les deux niveaux, alliant militantisme et forme artistique à l'image de Kiddam qui articule la sortie de son titre Rage Against the Fascism avec la campagne électorale dans le but d'alerter les pouvoirs publics sur la situation en banlieue.

     

    Chacun avec sa sensibilité et point de vue, développe sa perception de la fonction du rappeur, même si ces divers positionnements créent des effets de chapelle. Les principes de la Zulu Nation (revalorisation des classes dites dangereuses, émancipation par l'expression artistique, éducation par la base et l'expérience plus que par les savoirs transmis) s'appuyaient sur des constats sociétaux, l'évolution des droits, des rapports sociaux, sans être partagés par tous. Quand Deen Burbigo rappelle que "le futur d ce pays, c'est nous qu'ils le digèrent ou pas", cela n'est pas sans rappeler Le monde de demain de NTM, celui qui NOUS appartenait déjà dans la Haine de M. Kassovitz. Cette nouvelle génération qui a grandi dans le giron du chômage, de la crise, du racisme devenant manifeste, des violences policières, des magouilles politiques, comment peut-elle continuer de croire, d'espérer, d'idéaliser? 30 ans après, comment ne pas faire le constat amer que ce qui était déjà dénoncé alors ne va qu'en empirant?

    Pour y remédier, la nouvelle génération a un projet avec son lot de perspectives, d'ouverture des possibles, d'idéal: se réapproprier l'espace public, sortir de l'ombre, saisir à bras le corps la responsabilité qui consiste à prendre position, à s'engager, se donner en gage. Même si tout est sombre en ce monde, le rap rappelle qu'il peut être autrement, que cela nous appartient de le réenchanter, d'en ouvrir les possibles. Pour Deen Burbigo, ce "sera cette vie et pas une autre", ici-bas et désormais qu'il souhaite agir sur sa trajectoire, ne plus en être victime et non dans un au-delà hypothétique. Scandant à chaque fin de mesure que "c'est pas la vie qu'on veut", il exprime sa volonté de ne pas se réduire aux caricatures (galère, errance, soumission sociale, manque de perspective, de solidarité) en redéfinissant les paramètres. Si le jeune de cité fait si peur, c'est qu'il doit avoir une forme de pouvoir finalement. Comment transformer cette peur en puissance, la colère en révolte?

    Si cette frange de la population déchaîne autant les passions, n'est-ce pas aussi le signe de sa capacité à faire évoluer le système, à venir en signifier les limites, les incohérences, les failles? Puisqu'"on a peur de personne et pas le temps de trembler. Le monde nous appartient à nous de le changer", cessons donc d'incriminer le reste du monde et réapproprions-nous notre pouvoir, nos responsabilités à la manière de Youssef Swatts:

    "A qui la faute si on contracte des dettes qu'on ne peut étayer?

    A qui la faute si nos parents se cassent le dos pour les payer?

    A qui la faute si on nous dicte même ce qui se dit aux infos?

    A qui la faute si les plus riches esquivent des milliards d'impôts?

    A qui la faute si la police tue encore impunément?

    A qui la faute si ils déshabillent des femmes voilées légalement?

    On pourrait passer toute une vie à se demander "A qui la faute?"

    Moi je pense que c'est simplement la nôtre..."